© L'Hebdo du 8 Janvier 2004. Numéro 2, page 60. Photos digitales L'amnésie attendue du numérique On en prend des milliards chaque année et ce nombre explose avec l’arrivée des photophones. Qu’en restera-t-il dans deux générations? David Spring a enquêté.«On produit des informations et des supports de plus en plus fragiles», constate Christophe Brandt, directeur de l’Institut suisse pour la conservation de la photographie. Son quotidien est fait de ce qui n’inquiète pas encore le grand public : la conservation à long terme des images numériques. Le photographe amateur du début du XXIe siècle est ébloui par l’explosion du numérique. De nombreux appareils déboulent sur le marché, les téléphones portables sont couramment équipés et le prix des premières imprimantes «photo» tombe en dessous de 100 francs. Christophe Brandt parle de «mystification du numérique», car les vendeurs ne parlent jamais des coûts induits par la conservation des images, mais uniquement de la facilité de leur mise à disposition. Le problème est triple : le support, le format et la relecture. Qui aujourd’hui peut encore lire sur son ordinateur des disquettes 5 1/4 pouces, pourtant très répandues au début des années 90 ? Ne parlons pas des formats de fichiers, souvent propriétés d’entreprises privées, et par là même soumis à leurs caprices. Enfin – contrairement à la photo argentique où nos yeux suffisent – il faut une machine pour relire les informations. Le support le plus utilisé aujourd’hui est le CD. Or, ce dernier ne supporte pas les forts changements de température et subit une dégradation chimique liée à son mode de fabrication. C’est un support de transfert, mais en aucun cas un moyen d’archivage. Le disque dur de votre PC peut «faire un infarctus», comme le relève Christophe Brandt. Son institution stocke les images sur des serveurs où elles sont régulièrement sauvegardées, ainsi que sur bande magnéto-optique AIT. Mission des musées Pour triompher du problème de la relecture, on a longtemps pensé à conserver l’appareil de lecture avec les documents. C’est une méthode coûteuse et seuls des collectionneurs ont conservé l’ordinateur acheté une fortune en 1990. Aujourd’hui, les recherches vont dans le sens de logiciels capables d’arracher les informations brutes contenues dans les fichiers, quel que soit l’exotisme du format original. Les bibliothèques et les musées suisses ont pour mission de conserver à long terme la mémoire de ce pays, à laquelle participe la photographie. Pour JeanFrédéric Jauslin, directeur de la Bibliothèque nationale suisse, «la durée de vie d’un support est inversement proportionnelle à sa densité d’informations». Dans le domaine de la pérennité, les frontières n’existent pas et la Suisse est active dans plusieurs projets européens de coopération. Les coûts induits par la conservation du numérique sont tels que notre pays n’a pas les moyens de faire face seul. Les professionnels de la photo, dont les archives sont une part importante, doivent aussi résoudre le problème. L’agence Magnum à Paris a déjà abandonné le support CD, à la capacité trop faible. Les images sont stockées sur DVD puis mises en chambre froide, avec leurs petites sœurs argentiques. Magnum prévoit de passer ses données sur les supports à venir, opération appelée «migration» dans le monde des archivistes. Malgré les coûts, il n’est pas question de revenir au bon vieux temps du papier photo. Cinq des six photographes de Magnum travaillant en Irak opéraient en numérique, pour des raisons de délai et de transmission. Il faut donc bien conserver ces fichiers à long terme, pour éviter le pire : ne plus avoir dans trente ans d’images lisibles des guerres d’aujourd’hui, alors que l’on aura celles de la guerre de Sécession… Et le particulier, dans tout cela ? Il n’a pas les moyens, comme Bill Gates, de stocker les onze millions d’images gérées par sa firme Corbis dans le sous-sol blindé et réfrigéré d’une montagne de Pennsylvanie. Il lui reste pourtant quelques pistes à explorer. Premièrement, il faut cataloguer puis trier. Puis, comme le confirme François Bercher, ingénieur chez Kodak, «il ne sert à rien de mettre des CD dans un coffre-fort pour constater dans trente ans qu’aucune machine ne peut les lire». Il est possible de limiter les risques en copiant les images sur des disques durs amovibles, dont le prix a baissé. La seule solution reste toutefois la «migration» (le transfert) vers les supports à venir. Malheur à celui qui aura manqué une étape technologique! Le format d’archivage à choisir est le TIFF. Ce format propriétaire n’est pas compressé, contrairement au JPEG, où chaque ré-enregistrement de la photo la détériore irréversiblement. Le gros souci que pose le TIFF est qu’il demande de la place, beaucoup de place ! Certains petits malins se disent qu’il est possible de contourner la difficulté en tirant sur papier ses photos numériques, et de conserver ensuite précieusement ces documents. François Bercher met en garde : «Le tirage n’est que la fin de la chaîne. Il y a inévitablement une petite perte entre le fichier et le tirage. Il faudrait conserver le fichier, de manière à pouvoir refaire des tirages à l’avenir.» Deux pistes s’offrent à l’amateur : les tirer chez soi sur une imprimante à jet d’encre ou les faire «développer» par un laboratoire professionnel. Pour les imprimantes domestiques, il convient d’être extrêmement prudent. Les fabricants certifient que l’on peut obtenir des images ayant une espérance de vie de plus d’un siècle, mais les conditions sont strictes. Le spécialiste américain de la conservation Henry Wilhelm se livre en permanence à des tests. Les différences peuvent être immenses. Un fichier image, imprimé sur la même machine et avec la même encre, peut avoir, selon les papiers, une durée de vie de deux à… septante-trois ans. Pour avoir une idée de la valeur de votre matériel, Christophe Brandt propose un test simple : imprimer une image, la couper en deux, puis exposer normalement une des moitiés aux aléas de l’existence, comme la lumière et l’air ambiant. Et cacher l’autre moitié dans un tiroir sombre. Il ne reste qu’à attendre quelques mois, et à comparer les deux moitiés. Piste exotique L’autre possibilité est de faire tirer vos photos par un laboratoire spécialisé, qui les exposera sur du papier photosensible, selon un procédé semblable au développement des photos analogiques, où le laser remplacerait la lumière de l’agrandisseur. La durée de vie du document sera alors strictement égale à celle d’une photo classique, si l’on observe quelques règles : conserver les tirages au frais, au sec et à l’abri de la lumière. Choisir des albums dont le papier est le moins acide possible avec des feuilles intercalaires en pergamine. Placer enfin l’album dans un vieux meuble de grand-mère, en bois non traité. Une piste exotique est suggérée par David Pfluger, technicien spécialisé dans le transfert d’images chez SwissEffects. Il s’agit du kinéscopage. Ce procédé, utilisé dans le cinéma, permet de passer directement d’un fichier numérique vers un film spécial d’archivage en polyester. L’on obtient alors un positif. Toutefois, ce n’est intéressant que pour transférer plusieurs milliers d’images, et le prix se compte aussi en milliers de francs. Cette méthode rejoint celles de grandes entreprises comme La Poste, qui bien que vivant dans le monde du numérique, font transférer leurs archives sur microfilm, ce support étant l’un des meilleurs pour l’archivage. Comme le souligne Enrico Mochi, de Magnum : «Nous prenons des décisions aujourd’hui, mais c’est le temps qui jugera.» Sites utiles donnés par l'Hebdo : www.wilhelm-research.com www.memoriav.ch www.swisseffects.ch www.snl.ch Retour à l'accueil |